3-5 ans·5-7 ans·Les livres récents

Tarte à tout

Jojo s’est mis en tête de préparer un festin pour l’anniversaire de son père. Un festin tellement incroyable, que ce serait meilleur que des frites, c’est dire. Jojo investit la cuisine, et empile sur la table un tas de denrées (très) diverses et (très) variées. C’était sans compter sur la participation actives des différents habitants de la cuisine, qui prennent soudain vie, et dont la poubelle prend naturellement le leadership. Jojo se lance dans un menu ambitieux: fondue de poireaux aux pépins de pommes, mousseline de navets et son croustillant de coquilles d’oeufs, et last but not least, Tarte à tout (et à l’huile). Pour la cuisson, c’est simple, on règle tout à fond, ça ira plus vite. Bon, sans surprise, le tout se solde par un véritable fiasco, la cuisine est un véritable chantier. Heureusement que la poubelle compte bien prendre sa part de responsabilité. On va quand même pas gâcher.

Comme me l’a très justement fait remarquer Julien, c’est lui qui a choisi ce livre chez Pêle-Mêle. D’après lui, avec l’arrogance qui me caractérise (c’est moi qui précise), je lui aurais dit un truc du genre: « Mouais, bof ». Alors malgré un premier avis circonspect, voici la grande liste de vertus de Tarte à tout (aka Julien avait raison).

  • Les illustrations

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Les illustrations à l’aquarelle d’Audrey Poussier sont très atypiques. Elle fait un usage marquant des couleurs vives, qui ponctuent la composition visuelle avec quelques éléments précis et récurrents, ici le pantalon du héros qui partage le rouge de la marmite, la poubelle et le frigo qui partagent le vert des pommes. On a un effet à la fois dilué, et pimpant, c’est très surprenant. Les détails des différents éléments de la cuisine sont particulièrement travaillés. La plupart des éléments sont discrètement anthropomorphisés, on voit des yeux trainer par ci, par là. Et bien sûr, la gueule béante de la poubelle. On a d’autres albums d’Audrey Poussier où les couleurs sont plus franches, et qui mettent en scène des troupes d’animaux qui se tirent la bourre (Mon Pull, La Piscine).

  • L’humour

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Les textes ici sont signés de Matthieu Sylvander. J’ai déjà dit ici à quel point je trouvais drôle la prose de Matthieu Sylvander (j’ai gloussé comme un dindon en lisant ses 3 Contes Cruels, 3 histoires qui se passent au potager, et où les légumes sont tous un peu plus crétins – mais touchants- les uns que les autres, j’adore). Ici, l’humour réside beaucoup dans la mauvaise foi crasse de la poubelle, de celle qui à défaut d’assumer leur ignorance, affirme de façon péremptoire des évidences aberrantes. Par exemple, quand Jojo demande lui demande conseille (« Comment enlève-t-on les coquilles des oeufs? »), la poubelle se garde bien de dire qu’elle ne sait pas, et lui intime de les laisser, « elles donneront du croustillant ». On a également un humour dit (par moi) « de chute », puisque que sans que l’on sache bien si elle l’a prémédité, la poubelle, moteur de la débauche de nourriture, hérite finalement de toutes ces denrées gaspillées, un vrai festin pour elle. Enfin, les dessins eux-mêmes de sont pas dénués d’humour, en particulier avec les regards très expressifs des appareils ménagers devant la débandade.

  • Le parent du héros est un papa (et pas une maman)

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Et pourtant, le héros a faim. Le héros a faim, et point de mère nourricière à l’horizon! Sacrilège! Qu’à cela ne tienne, le papa va se charger de nourrir ses enfants. Bon, vous noterez que le papa a des limites, et que visiblement, ses limites se trouvent dans la cuisine, rapport qu’il emmène tout le monde au restaurant. Mais on va pas chicaner. Et puis on va pas se mentir, aller au restaurant, ça reste la fête. Surtout quand c’est pour manger des frites. Notez aussi que papa est seul, on a donc en passant une petite situation monoparentale. Si ça se trouve maman est infirmière de nuit, mais en attendant, c’est toujours chouette de voir des situations qui sortent de la norme des histoires pour enfants, surtout quand c’est fait subtilement, et sans le souligner à grands traits. Big up donc pour le papa ordinaire.

  • L’art subtil de la transgression

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On a ici un motif classique d’une paire d’enfants qui se mettent en tête de faire une surprise. Jojo est sa soeur sont libres, et profitent de leur autonomie pour acquérir de l’expérience. Alors certes, on ne peut pas tout à fait dire que leur aventure gastronomique soit une réussite totale. On peut même dire que livrés à eux-mêmes, les enfants se laissent abuser par les intentions machiavéliques de la première gourgandine venue (la poubelle, si vous suivez bien). Mais c’est quand même rafraichissant de voir des enfants jouer dans une cuisine sans surveillance, manipuler de la nourriture sans surveillance, utiliser des instruments de cuisine sans surveillance, et même, allumer le four. Un souffle de liberté, non? Et bien sûr, la transgression ultime, l’entorse irréversible au régime alimentaire: les frites.

  • La tendresse

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Autant j’adore quand les livres sont drôles, autant j’apprécie un peu de noirceur au détour d’un chemin, autant je fonds devant les signes discrets mais révélateurs de tendresse. Ici par exemple, les gribouillis des enfants affichés dans la cuisine: tendresse. Le regard sur le côté du papa au restaurant: tendresse. Le papa ci-dessus à genoux pour consoler son enfant: tendresse. Au-delà de la tendresse esthétique de l’aquarelle, et de ses couleurs à la fois franches et fondues dont on a déjà parlées, ce sont surtout les petits détails, les petites attitudes qui révèlent la profonde tendresse qui unit cette petite famille. Ce que j’aime beaucoup aussi, c’est que le récit est à la première personne: c’est la petite soeur de Jojo qui raconte, offrant ainsi un point de vue légèrement décalé sur l’histoire. La petite observe de son air mutin la déconfiture de son grand frère, avec complicité et bienveillance. Et nous enseigne que la patience est la plus grande des vertus, puisqu’au final, elle aura gain de cause, et c’est bien autour d’un plat de frites croustillantes que finira cet anniversaire improvisé.

Conclusion: on aime beaucoup Tarte à tout, et il faut toujours écouter Julien. En plus on a l’album dans une belle et grande édition cartonnée, ça change un peu de nos traditionnels Lutin poche. On a également un autre album du même duo, Palmier de Noël, qui n’est pas mal du tout non plus, là aussi grâce à un certain sens du décalage.

Tarte à tout, une histoire de Matthieu Sylvander illustrée par Audrey Poussier, édité par L’Ecole des Loisirs en 2008 (5-7 ans officiellement, mais 3-5 ans ça marche aussi!)

 

 

2 réflexions au sujet de « Tarte à tout »

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