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Maman en a ras la patate

Déjeuner dominical: on a bien mangé, le cabillaud était délicieux. Les garçons ont fini leur dessert. C’est le champ de bataille, comme si les différents éléments du repas avaient été projetés dans les airs par une bombe à fragmentation – non, je n’exagère pas. Je m’emploie à débarrasser la table, quand soudain, je m’aperçois que les trois mecs sont affalés dans le canapé. Mon sang ne fait qu’un tour. Je réquisitionne mes trois mâles dominants, en les menaçant de les priver de bonbons si jamais ils ne s’exécutent pas dans la seconde (ça marche bien avec le grand, moins bien avec les deux autres).

"A calicochon" Anthony Browne
Chez les B-Boys dimanche dernier

Bon, pour être honnête, ce n’est pas une scène de ma vie quotidienne, car le grand garçon qui partage ma vie partage aussi les tâches ménagères. Mais cette idée reçue persistante qui voudrait que les femmes aient la bosse du ménage, du repassage, du changement de couches et du nettoyage de fosse nasale encombrée est un truc qui me fait vite monter sur mes grands chevaux, surtout avec trois garçons à la maison. De fait, je suis très attentive à ce (plutôt maigre) pan de la littérature enfantine dédié à ce motif: le syndrome de la mère dépassée. J’ai cherché la même chose avec le père dépassé, mais j’ai pas trouvé. Par contre, j’ai trouvé plein de pères qui rentrent tard éreintés par leur journée de travail, des pères en voyage d’affaires,  ou parfois des pères dé-bor-dés par les casseroles et la machine à laver quand maman s’octroie une pause. Rarement des pères excédés par le poids de la gestion du quotidien (alors qu’ils existent, et même j’en connais). D’ailleurs, sur le site de L’Ecole des Loisirs, les livres ci-dessous sont classés sous le thème « Statut de la femme » (en fait pas tous, mais ça sert mon propos) (la malhonnêteté intellectuelle dont je fais preuve, c’est incroyable). J’ai cherché, y’a pas de thème « Statut de l’homme ». Way to go, guys! Bref, voici les trois livres du jour, sur le thème « Maman en a ras la patate ».

"A calicochon" Anthony Browne

  • A calichochon d’Anthony Browne (1986), édité par L’Ecole des Loisirs

On commence avec Anthony Browne. J’adore cet auteur, et notamment sa capacité à faire basculer un univers en une page. Bon, force est de constater qu’Anthony Browne nous dépeint ici une maman qui fait un peu sa Cosette. Madame Pourchon travaille. Elle a même deux journées de travail : une au bureau, une à la maison.

Madame Pourchon, c’est LA femme au foyer: vaisselle, aspirateur, linge, cuisine, rangement, elle n’arrête pas. Ses hommes, eux, non seulement n’en foutent pas une, mais en plus, ont des exigences bien précises:

"A calicochon" Anthony Browne

 

C’est surement parce que Anthony Browne est un homme qu’il se permet d’en faire un tout petit peu des tonnes. Mais bon, autant faire passer le message bien clairement. On appréciera au passage l’illustration de couverture du livre, où Madame Pourchon porte littéralement sur ses épaules tout le poids du foyer. Bref, Madame Pourchon en a ras la patate. Un beau jour, alors que les Porchon père & fils rentrent à la maison, Madame Pourchon a disparu.

"A calicochon" Anthony Browne

Elle ne fait pas les choses à moitié. Pas la plein de s’embarrasser d’une mise en garde, autant donner directement une bonne leçon à cette bande de cochons. Evidemment, tout part à vau-l’eau, à tel point que les Porchon se voient rattraper par leur condition animale, et finissent par vivre comme des porcs dans une vraie porcherie. On a vu plus subtil moins efficace.

"A calicochon" Anthony Browne

"A calicochon" Anthony Browne

Madame Pourchon, qui réapparait comme une super-héroïne, n’y est pas allée par quatre chemins, le message est passé, à tel point qu’aujourd’hui les  Pourchon père & fils participent aux tâches ménagères, et parfois même y prennent du plaisir. Quant à Madame Pourchon, elle, elle a enfin un peu de temps pour s’adonner à son hobby. Et comme on ne fait pas dans la dentelle en termes de stéréotypes, forcément, ce qui fait vibrer son coeur, c’est la mécanique.

Mais je pardonne cet usage légèrement abusif des clichés à Anthony Browne, parce que j’adore ses illustrations, et qu’au final, le message est passé. Et aussi, qu’il a fait un très joli album sur Ma Maman, qui bien sûr, a toutes les qualités du monde (on s’en fout des défauts).

"Maman Quichon se fâche" d'Anaïs Vaugelade

Et on enchaîne avec un autre de mes auteurs préférés, Anaïs Vaugelade. Dans la collection de la famille Quichon (plein de tomes consacrés aux 73 enfants Quichon et leurs parents), je voudrais le tome de la maman. On est ici dans un registre légèrement différent de celui de la famille Porchon, dans lequel je me retrouve malheureusement un peu trop (j’ai juste 71 enfants en moins, mais c’est un détail). Ici, Maman Quichon n’est pas forcément ensevelie par les tâches ménagères, mais plutôt submergée par la capacité de ses enfants à ignorer ses consignes, et à lui faire répéter à s’en décrocher la mâchoire encore et toujours les mêmes choses.

"Maman Quichon se fâche" d'Anaïs Vaugelade

Elle a beau prévenir, rien n’y fait.

"Maman Quichon se fâche" d'Anaïs Vaugelade
Autoportrait en Maman Quichon

Elle a beau mouliner des bras, crier, trépigner, s’époumoner, rien n’y fait. Personne ne l’écoute. Alors comme elle est bien plus sage que moi, elle recourt à une solution radicale: elle devient impassible.

"Maman Quichon se fâche" d'Anaïs Vaugelade

Très vite, sa stratégie porte ses fruits, et après un ultime jet de polochon, les enfants Quichon s’inquiètent. A tel point, qu’ils la noient sous les baisers.

Voyant qu’elle a enfin réussi à capter leur attention, Maman Quichon en profite pour s’étirer et faire durer le suspense (ma planche préférée du monde entier je crois), et réitérer une dernière fois (comme si c’était la première) sa demande initiale: tout le monde au lit.

L’approche d’Anaïs Vaugelade ici est moins caricaturale (si on excepte la quantité non négligeable de mioches à gérer), et il me semble plus facile de s’identifier – et ça marche aussi pour les pères bien sûr. Etre invisible, inaudible, inécouté, et inobéi, ça use vite au quotidien, et c’est souvent difficile d’en faire abstraction, et de mettre en place les bonnes techniques et stratégies pour renverser la vapeur. Ce petit livre permet de discuter avec les enfants de ce genre de situations, et de créer un dialogue constructif. Youpi!

"C'est mon papa!" Michel Backès Nadine Brun-Cosme

  • C’est mon papa! de Michel Backès et Nadine Brun-Cosme (2002) édité par L’Ecole des Loisirs

Contrairement aux apparences, la vraie star de ce livre, c’est bien la maman. Un soir, Anna rentre à la maison toute guillerette. Tellement guillerette, qu’elle veut manger des bonbons, regarder la télé, et inviter un copain. Mais elle se heurte à un mur, sa mère, qui n’a qu’un mot à lui dire: non.

"C'est mon papa!" Michel Backès Nadine Brun-Cosme
(On remarquera que « dire non » c’est « être de mauvaise humeur »)

Du coup Anna n’a plus qu’une idée en tête: attendre le retour de papa. Lui au moins, il devrait dire oui. Et comme Anna ne fait pas les choses à moitié, elle décide également de faire payer à maman sa mauvaise humeur, en l’ostracisant. Anna est maligne, la bougre.

Bref, maman paye son « excès » d’autorité, et doit se résigner à se morfondre dans son coin, privée d’histoire du soir (oui, dans mon monde à moi aussi, ce sont les parents qui sont privés d’histoire du soir, pas les enfants). Heureusement, tout est bien qui finit bien, puisque Anna est malheureuse (bien fait). Elle regrette d’avoir été ingrate envers sa mère (encore qu’elle ne l’exprime pas exactement dans ses termes), et dans sa grande bonté, daigne se laisser souhaiter une bonne nuit.

"C'est mon papa!" Michel Backès Nadine Brun-Cosme

Bien que certaines choses m’interpellent dans cet album (notamment le fait qu’à la fin, la mère se justifie auprès d’Anna en lui disant qu’elle a dit non à tout parce qu’elle était fatiguée), j’en retiens trois motifs que je trouve très forts:

  • la façon dont l’un des parents est souvent préposé au « non », même si cela n’a jamais été clairement exprimé et négocié
  • la façon dont ce même parent le paye souvent au prix fort de l’ingratitude des enfants (oui, c’est un article spécial « les enfants sont des monstres »)
  • le dilemme du parent préféré. Aïe. Heureusement, les enfants en changent souvent, mais il est clair qu’ils n’ont pas tout le temps la même façon d’exprimer leur amour envers chacun des deux parents, et que c’est parfois difficile de se rappeler qu’on est adulte, et qu’on est capable de faire la part des choses – surtout quand on est fatigué, CQFD.

"C'est mon papa!" Michel Backès Nadine Brun-Cosme

Heureusement que tout finit tout le temps par un gros bisou. Enfin, pour l’instant 🙂

Et bien sûr on peut également lire sur le même thème Madame Le Lapin Blanc, une sorte de relecture délicieusement ironique de A calicochon.

Prochain épisode: la revanche des pères!

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4 réflexions au sujet de « Maman en a ras la patate »

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